L’intelligence artificielle s’entraîne sur les œuvres humaines : les artistes burundais réclament reconnaissance et protection de leurs œuvres

BUJUMBURA, 6 Mars (BC)- L’essor de l’intelligence artificielle bouleverse les industries créatives dans le monde. Cinéma, musique, image ou écriture : les contenus produits par les artistes servent désormais à entraîner des modèles d’IA. Souvent sans consentement ni compensation. Lors du Forum mondiale sur la Gouvernance de l’Internet (Internet Governance Forum 2025) tenu, du 23 au 27 juin,  à Lillestrøm en Norvège, l’acteur et producteur américain Joseph Gordon-Levitt a alerté sur ce phénomène.

« Votre identité numérique devrait vous appartenir. Les données que les humains produisent, nos écrits, nos voix, nos relations, nos expériences et nos idées devraient nous appartenir. Et toute valeur économique générée à partir de ces données devrait être partagée avec les personnes qui les produisent », a-t-il déclaré. Pour lui, laisser uniquement les entreprises guider le développement de l’intelligence artificielle représente un risque majeur. « Nous ne pouvons pas confier une technologie aussi puissante uniquement aux logiques du marché et à quelques entreprises privées qui ne rendent de comptes qu’à leurs actionnaires », a-t-il averti.

Ce débat mondial trouve un écho jusque dans les milieux artistiques au Burundi.

Joseph Gordon-Levitt: Photo by Jean de Dieu Ndikumasabo

Une opportunité mais aussi une menace

A Bujumbura, le comédien et metteur en scène Arthur Banshayeko observe l’arrivée de l’IA avec prudence. Pour lui, la technologie peut offrir des opportunités. « C’est d’abord une opportunité parce que l’information est devenue beaucoup plus accessible qu’avant. Cela pousse aussi les créateurs à aller plus loin dans leur réflexion et à chercher davantage de qualité », explique-t-il.

Mais cette accessibilité peut aussi avoir un effet inverse : « Les personnes qui n’aiment pas travailler vont se faciliter la tâche et tout demander à l’intelligence artificielle. Là, cela peut tuer le travail humain et le côté humain de la création », ajoute-t-il.

Arthur Banshayeko, le comédien et metteur en scène: Photo par Jean de Dieu Ndikumasabo

Des outils déjà utilisés par certains artistes

Dans la pratique, certains professionnels du secteur utilisent déjà l’IA dans leur travail. Banshayeko explique que ces outils servent notamment dans la conception de visuels ou pour améliorer certains textes. « Je crée mes contenus moi-même. Mais j’utilise aussi l’intelligence artificielle pour enrichir la langue ou approfondir certaines idées », dit-il.

Cependant, il redoute un effet pervers : la disparition progressive de l’effort créatif. « Aujourd’hui, tout le monde cherche le rapide, le “vite fait”. Si une machine peut produire en un clic ce qui prenait une semaine de travail, beaucoup de gens vont arrêter de réfléchir et de créer », affirme-t-il.

La nécessité d’une compensation

Face à ce phénomène, Cet artiste plaide pour une reconnaissance du travail humain. « Quand l’intelligence artificielle s’inspire d’un contenu créé par un humain, il devrait y avoir une forme de compensation », propose-t-il.

Cependant, il estime cette question dépasse le cadre d’un seul pays. Elle devrait être discutée au niveau régional et international. « Il faut des discussions entre les créateurs, les entreprises technologiques, les consommateurs et les responsables politiques afin de trouver un équilibre », estime-t-il.

« L’IA reste un outil »

Pour le vidéographe Olivier Nkengurutse, l’intelligence artificielle ne doit pas être perçue comme un remplacement de l’humain : « L’intelligence artificielle ne pourra en aucun cas remplacer l’intelligence humaine », affirme-t-il.

Il indique que  ces technologies peuvent accélérer certaines tâches. A titre d’exemple il cite les logiciels de montage comme Adobe Premiere Pro, qui intègrent désormais des fonctions d’IA : « Les sous-titres automatiques générés en un clic sont impressionnants. Cela nous fait gagner du temps. Mais cela ne remplace ni notre œil ni notre sens du détail », explique-t-il.

Olivier Nkengurutse , un vidéographe et entrepreneur: Photo par Jean de Dieu Ndikumasabo

L’absence de régulation inquiète

Comme d’autres professionnels, Nkengurutse s’inquiète du manque de cadre réglementaire. « Sans règles claires, certains pourraient utiliser l’IA pour manipuler, désinformer ou porter atteinte à certaines valeurs sociales », avertit-il. A ses yeux, l’objectif n’est pas d’empêcher le progrès. « Il ne s’agit pas de freiner l’innovation. Il s’agit de l’encadrer et de veiller à ce que l’humain reste au centre », insiste-t-il.

Un débat mondial qui commence au Burundi

Les préoccupations exprimées par ces artistes rejoignent celles soulevées sur la scène internationale. Pour Joseph Gordon-Levitt, la question fondamentale reste celle de la propriété des données et de la valeur économique générée par l’IA. Sans règles claires, prévient-il, les technologies pourraient renforcer la concentration du pouvoir entre les mains de quelques grandes entreprises. Dans un contexte où les contenus humains alimentent les systèmes d’intelligence artificielle, la question devient donc centrale : qui doit bénéficier de la valeur créée par ces technologies ?

Pour les artistes burundais, la réponse est claire : les créateurs ne doivent pas être les oubliés de la révolution de l’intelligence artificielle

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