e-KORI, une nouvelle brique de l’infrastructure publique numérique fiscale du Burundi

BUJUMBURA, 8 février (BC)- Avec le lancement d’e-KORI, le Burundi franchit une nouvelle étape dans la construction de son infrastructure publique numérique (Digital Public Infrastructure-DPI). Ce système intégré de déclaration et de paiement des impôts vise à moderniser les pratiques de l’administration fiscale et à renforcer la mobilisation des recettes. Il ambitionne également d’améliorer, de manière progressive, la qualité des services offerts aux contribuables.

Il est encore tôt lorsque Vital Sinzobatohana franchit les limites de Bujumbura. Le trajet depuis Gitaza, en commune de Muhuta, a été long, incertain, épuisant. Entre les rares véhicules disponibles et la pénurie de carburant, chaque kilomètre parcouru a eu un prix. Celui du temps, de l’argent et de la fatigue.

Contribuable et petit opérateur économique, il n’est pas descendu vers la capitale par choix. Il y a été contraint. Faute de pouvoir déclarer et payer ses taxes à distance, il a dû quitter son lieu de travail, laisser ses activités en suspens. Puis, il a affronté des dizaines de kilomètres pour se présenter aux guichets de l’Office burundais des recettes (OBR) à Bujumbura.

Arrivé sur place, la dépense est déjà lourde. « Gitaza-Bujumbura, c’est une charge énorme. Il faut au moins 10 000 francs burundais, juste pour venir déclarer », confie-t-il. Une somme qui, pour lui, ne représente pas un simple coût administratif, mais un manque à gagner direct, dans un contexte où chaque journée compte.

Son parcours raconte une réalité plus large. Celle de contribuables qui, malgré l’annonce officielle d’un portail numérique de déclaration des taxes internes censé simplifier les démarches depuis 2023, continuent de faire le déplacement jusqu’à Bujumbura. Présenté comme une réponse aux longues files d’attente observées aux agences de l’OBR, notamment à l’approche des échéances fiscales, le système peine encore à se traduire en pratiques effectives sur le terrain.

Pourtant, les personnes interrogées ne rejettent pas l’outil. Bien au contraire. Elles saluent l’introduction du portail e-Kori et en reconnaissent le potentiel pour alléger les démarches fiscales et réduire les déplacements inutiles. Mais, dans le même temps, elles regrettent des procédures jugées longues, complexes et peu accessibles, en particulier pour les contribuables issus des zones rurales, souvent peu familiarisés avec les outils numériques.

« Nous attendons des changements, surtout pour les petits paysans. Il faut seulement que le gouvernement s’y mette avec l’argent des contribuables. Nous espérons que ça va aller », confie l’un d’eux. Une déclaration simple, mais lourde de sens, qui résume un sentiment largement partagé : l’espoir d’un outil utile, encore freiné par une mise en œuvre incomplète.

Cependant, Sinzobatohana reste optimiste. Il confie, le regard tourné vers l’avenir, avec conviction : « En attendant l’opérationnalisation du portail e-KORI, je dois m’adapter au contexte actuel. Je continue à m’acquitter de mes obligations fiscales. Bientôt, grâce à mon téléphone, je pourrai payer mes impôts directement depuis mon lieu de travail, sans me déplacer».

Cette perspective lui apporte un souffle nouveau et un sentiment de liberté au cœur de ses journées déjà bien chargées.

e-Kori officiellement lancé

C’est dans ce contexte que l’Office burundais des recettes (OBR) a lancé officiellement, lundi 19 janvier à Bujumbura, E-KORI, un système intégré de déclaration et de paiement en ligne des impôts et taxes, présenté comme une brique clé de l’architecture des infrastructures publiques numériques (Digital Public Infrastructure – DPI) du pays.

Le lancement officiel du système e-KORI, présidé par le ministre des finances, du budget et de l’économie numérique, Alain Ndikumana, marque une étape structurante dans la mise en place de l’Infrastructure publique numérique du Burundi. Au-delà d’un simple outil de modernisation fiscale, le projet s’inscrit dans une logique systémique visant à transformer durablement la relation entre l’Etat, les citoyens et les entreprises à travers le numérique.

Dr Alain Ndikumana ministre burundais des finances, du budget et de l’économie numérique

Selon Ndikumana, e-KORI traduit la volonté des autorités burundaises de basculer d’une administration fragmentée vers des systèmes publics numériques interopérables, sécurisés et évolutifs. « Une infrastructure numérique publique efficace repose avant tout sur la fiabilité, la traçabilité et l’accessibilité des services », a-t-il souligné, insistant sur le rôle central de ces fondations dans la mobilisation des ressources internes.

Selon lui, cette approche s’aligne sur la Vision nationale qui ambitionne de faire du Burundi un pays émergent à l’horizon 2040 et développé en 2060. Pour le gouvernement, la modernisation des mécanismes de collecte fiscale constitue un levier stratégique du développement durable. Elle conditionne non seulement la capacité de l’Etat à financer les politiques publiques, mais aussi la confiance des contribuables dans les institutions.

Concrètement, e-KORI vise à simplifier des démarches fiscales longtemps jugées complexes et chronophages. La possibilité de déclarer et de payer les impôts à distance, de suivre les opérations en ligne et de réduire les interactions physiques avec l’administration répond à un principe clé des DPI : l’accessibilité des services publics numériques, y compris pour les usagers éloignés des centres administratifs.

Du point de vue de la gouvernance, Ndikumana explique que  le système constitue également un outil structurant. En améliorant la traçabilité des recettes publiques et en réduisant les risques d’erreurs et de pratiques frauduleuses. Ainsi, a-t-il poursuivi, e-KORI renforce une administration fiscale fondée sur les données, essentielle pour passer d’une gestion réactive à une gestion anticipative des finances publiques.

Le ministre a par ailleurs salué l’appui technique et financier de la Banque mondiale, partenaire du projet. De plus, a-t-il mentionné, cet accompagnement s’inscrit dans le cadre d’un agenda plus large de réformes visant à renforcer la gouvernance publique et à poser les bases d’un écosystème numérique public inclusif.

Le commissaire général de l’OBR, Emmanuel Mbonihankuye, a indiqué qu’e-KORI marque une étape structurante dans la modernisation de l’administration fiscale burundaise. Conçu comme une infrastructure publique numérique, le système permettra un suivi en temps réel des recettes de l’État et contribuera à réduire les lourdes procédures manuelles. Par conséquent, il améliorera la transparence, l’efficacité et la qualité des services offerts aux contribuables.

e-KORI : plateforme ou véritable infrastructure publique numérique ?

Pour Francine Kankindi, juriste spécialisée en droit des affaires et doctorante en droit du numérique à l’Université du Burundi, la réponse est sans équivoque : « e-KORI dépasse le statut d’une simple plateforme d’e-gouvernement ». En effet, là où une plateforme se limite à la mise en ligne d’un service administratif, une infrastructure publique numérique constitue au contraire un socle structurant, durable et transversal de l’action de l’Etat. A ce titre, e-KORI, soutient-elle, s’inscrit clairement dans cette seconde catégorie.

Une modernisation fiscale aux enjeux juridiques majeurs

Dès lors, Kankindi affirme qu’avec e-KORI, c’est une compétence régalienne essentielle qui est directement concernée, à savoir la gestion de l’impôt. Ainsi, l’identification des contribuables, la déclaration, le paiement, le contrôle et le recouvrement fiscal sont intégrés dans un système unique qui, selon elle, est appelé à structurer durablement l’ensemble de la chaîne fiscale. Par ailleurs, elle ajoute que la vocation d’e-KORI à s’interconnecter avec d’autres systèmes publics, notamment les plateformes de paiement et, à terme, l’identité numérique, renforce sa qualification d’infrastructure publique numérique fiscale stratégique pour l’Etat burundais.

Toutefois, Kankindi prévient que cette modernisation s’accompagne d’exigences juridiques majeures. En particulier, elle rappelle que la centralisation des données fiscales impose des garanties fortes en matière de protection des données personnelles et de respect du secret fiscal, ce qui implique un accès strictement limité aux agents habilités, une traçabilité rigoureuse des consultations et des sanctions effectives en cas de violation. De plus, elle souligne qu’e-KORI produit des effets juridiques directs sur les droits et obligations des contribuables et que, par conséquent, un encadrement clair est nécessaire en matière de gouvernance, de transparence et de voies de recours accessibles.

Dans le même esprit, elle insiste sur le fait que la digitalisation fiscale ne doit pas accentuer les inégalités dans un pays où l’accès au numérique reste inégal. A cet égard, elle estime que des alternatives non numériques et des mécanismes d’accompagnement doivent être maintenus afin de garantir l’égalité devant l’impôt. Pour reprendre ses termes, « la technologie ne doit jamais affaiblir les droits du contribuable », affirme-t-elle, soulignant qu’un système bien encadré peut, au contraire, renforcer la confiance, l’équité et la justice fiscale.

Quand l’impôt entre dans l’ère numérique

Avec le lancement de l’e-KORI, le Burundi accélère la numérisation de son administration fiscale. Présentée comme un levier d’efficacité et de patriotisme fiscal, cette réforme se heurte toutefois à des réalités persistantes. En effet, l’illectronisme, le poids du secteur informel et les inégalités territoriales risquent d’exclure une large part des contribuables du processus de modernisation.

Ces dernières années, les autorités burundaises ont engagé plusieurs réformes visant à moderniser la gestion publique, à améliorer la gouvernance financière et à renforcer la transparence. Dans cette dynamique, le pays s’est notamment lancé dans un vaste chantier de mise en œuvre de la facturation électronique, présentée comme un outil clé pour mieux structurer le système fiscal.

Ainsi, la modernisation fiscale s’inscrit dans un contexte plus large de réformes structurelles, dont l’objectif est d’améliorer l’efficacité de l’administration fiscale, d’élargir l’assiette fiscale et d’augmenter les recettes publiques. Cet enjeu est d’autant plus crucial que le taux de pression fiscale demeure relativement bas, atteignant tout au plus 16 % en 2022.

La promesse numérique à l’épreuve du réel

Pourtant, les recettes fiscales restent limitées. Cette faiblesse s’explique notamment par l’étroitesse de la base fiscale, une économie largement dominée par l’agriculture de subsistance, faiblement fiscalisée, et surtout par la prépondérance du secteur informel. A cet égard, le secteur privé représente environ 78,5 % du Produit intérieur brut (PIB) et concentre 96,6 % des emplois informels, contre seulement 3,4 % pour le secteur public.

Dès lors, si la modernisation fiscale apparaît comme une nécessité, elle demeure complexe à mettre en œuvre. Néanmoins, elle constitue une réelle opportunité : celle d’augmenter les recettes publiques, de réduire les coûts de collecte et d’améliorer le climat des affaires. 

Par Jean de Dieu Ndikumasabo

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