
BUJUMBURA, 11 mars (BC) – A l’Université du Burundi (UB), ils ne sont que neuf étudiants aveugles. Neuf jeunes qui poursuivent leurs études dans un monde universitaire où l’essentiel du savoir passe désormais par les écrans et Internet. Parmi eux, Aloys Nimbona et sa sœur Goreth Nsabimana. Devenus aveugles à l’âge de huit ans, ils poursuivent leurs études avec une détermination remarquable, malgré un obstacle invisible mais constant : un univers numérique encore largement inaccessible.
A huit ans, le monde de Nimbona et de sa sœur Nsabimana s’est peu à peu assombri. Une maladie génétique rare leur a volé la vue. Pourtant, elle n’a jamais réussi à éteindre leurs rêves. Aujourd’hui, les deux jeunes poursuivent leurs études à l’Université du Burundi. Et déjà, cela ressemble à une victoire. Dans un pays où très peu de personnes aveugles atteignent l’enseignement supérieur, leur présence sur les bancs de l’université témoigne d’une détermination peu commune.
Mais une fois arrivés là, un autre obstacle apparaît. Plus discret. Moins visible. Et pourtant bien réel, Internet.
En effet, dans les discours politiques et lors des grandes conférences internationales, l’accès à l’Internet est souvent présenté comme un droit fondamental. Une porte ouverte vers la connaissance, les opportunités et le monde.Pourtant, pour des millions de personnes vivant avec un handicap visuel, cette porte reste difficile à franchir. Selon l’Organisation mondiale de la santé, plus de 2,2 milliards de personnes dans le monde vivent avec une déficience visuelle.
Une enfance bouleversée
Au départ, leur enfance ressemblait à celle de beaucoup d’autres enfants. Ils jouaient dans la cour. Ils allaient à l’école. Ils rêvaient, comme tous les enfants, d’un avenir plein de promesses.Puis, un jour, quelque chose a changé.
D’abord, leur vue s’est troublée. Lentement. Presque imperceptiblement. Lire devenait plus difficile. Reconnaître les visages aussi.La famille pensait à un problème passager. Peut-être une maladie qui allait se soigner avec le temps.Mais, au fil des semaines, la situation s’est aggravée.
A huit ans, les deux enfants ont perdu la vue. Pour Simbahunga Dionise et Léonie Nicélate Nzoyisaba leurs parents, le choc a été immense. Voir deux enfants basculer dans l’obscurité presque au même moment est une épreuve que peu de familles peuvent imaginer.
Pour Nsabimana, vivre sans voir ne signifie pas renoncer. Au fil des années, elle a appris à avancer autrement. Chaque difficulté l’a obligée à s’adapter, à trouver de nouvelles façons d’apprendre et de comprendre le monde. Cette force intérieure, nourrie par la résilience, est devenue sa boussole. Là où d’autres verraient une limite, elle choisit de chercher un chemin. « La vie m’a appris à m’adapter », dit-elle calmement. « Quand une porte se ferme, il faut simplement apprendre à en ouvrir une autre ».

Alors, une question revenait sans cesse, lourde et silencieuse : quel avenir pour eux dans une société encore peu adaptée au handicap visuel ?
Pourtant, les parents ont fait un choix. Un choix simple, mais courageux : ne pas abandonner. Peu à peu, Nimbona et Nsabimana ont appris à vivre autrement. Ils ont commencé à écouter davantage qu’à regarder. A mémoriser davantage qu’à lire. Autrement dit, ils ont découvert d’autres chemins pour apprendre et comprendre le monde. Le parcours n’a jamais été facile. Les obstacles se succédaient. Mais leur détermination, elle, restait intacte.
Dans l’ombre de la cécité, la lumière de l’université
Année après année, les deux jeunes ont poursuivi leurs études avec patience. Aujourd’hui, Aloys Nimbona étudie en deuxième année à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université du Burundi. De son côté, sa sœur Nsabimana suit un cursus à la Faculté de Journalisme et Communication. Leur présence à l’université représente déjà une petite victoire contre les statistiques. Mais leur parcours révèle aussi une réalité dont on parle encore trop peu : pour les personnes aveugles, chaque réussite demande souvent deux fois plus d’efforts.
Etudier sans outils adaptés
Pour Nimbona, les difficultés commencent dès qu’il doit utiliser un ordinateur.« Les difficultés sont nombreuses », confie-t-il. Dans les salles informatiques de l’université, les ordinateurs existent bel et bien. Mais ils ne sont pas configurés pour les étudiants non-voyants: « Les machines ne sont pas adaptées. C’est très difficile de les utiliser », explique-t-il.
Et, progressivement, même les cours d’informatique deviennent un moment d’exclusion silencieuse.Pendant que les autres étudiants manipulent les ordinateurs, les étudiants non-voyants, eux, se retrouvent souvent en retrait:« Nous ne pouvons pas manipuler facilement les ordinateurs », ajoute-t-il. Or, dans un monde universitaire où les recherches passent désormais par Internet, cette situation devient un handicap supplémentaire.
Se débrouiller avec des solutions limitées
Alors, pour continuer à avancer, Aloys a dû trouver ses propres solutions. Il utilise un logiciel gratuit appelé NVDA, (NonVisual Desktop Access). Ce programme agit comme un lecteur d’écran. Autrement dit, il lit à haute voix tout ce qui apparaît sur l’ordinateur.« Quand j’écris ou quand je navigue dans l’ordinateur, l’application lit les informations », explique-t-il.
Sur smartphone, lui et sa sœur activent également les fonctions d’accessibilité intégrées.Ces outils les aident à poursuivre leurs études. Mais ils restent limités. D’abord parce que tout le monde ne peut pas s’offrir un ordinateur personnel. Ensuite parce que certains téléphones capables de supporter ces applications coûtent encore trop cher.
Une exclusion numérique silencieuse
En réalité, ce que vivent Nimbona et sa sœur n’a rien d’exceptionnel.Dans le monde, les personnes vivant avec un handicap représentent une part importante de la population. D’après l’Organisation des Nations Unies, environ 1,3 milliard de personnes, soit près de 16 % de la population mondiale, vivent avec un handicap. Beaucoup de personnes malvoyantes au Burundi se heurtent aux mêmes difficultés. C’est notamment le cas de Constance Katihabwa, fondatrice de l’association « Live Together as a Family », qui défend les droits des personnes atteintes d’albinisme.
Dans son bureau, elle tient son téléphone entre les mains. Elle l’approche lentement de son visage, jusqu’à ce que l’écran frôle presque ses yeux. Son regard se concentre, presque immobile. On sent l’effort. Elle plisse légèrement les paupières, comme pour arracher quelques mots à la lumière de l’écran. Dans la pièce, le geste paraît simple. Mais en la regardant de près, on comprend qu’elle demande une attention immense. Chaque phrase qu’elle tente de lire semble lui coûter un peu plus de temps, un peu plus d’énergie.
Elle fait défiler l’écran du bout du doigt, très lentement. Puis elle rapproche encore le téléphone, presque collé à son visage, pour distinguer les lettres. Cette scène, discrète et silencieuse, en dit long. Elle raconte ce que vivent chaque jour de nombreuses personnes malvoyantes : un monde numérique conçu pour être vu facilement mais qui, pour elles, demande un effort constant simplement pour lire quelques lignes.

Elle vit avec l’albinisme. Et, comme beaucoup d’albinos, elle souffre de troubles de la vision liés au manque de mélanine:« Les personnes atteintes d’albinisme ont souvent une vision très limitée », explique-t-elle.Par exemple, la photophobie rend l’utilisation d’un écran particulièrement difficile. La lumière devient vite insupportable. A cela s’ajoute un autre problème : le manque d’outils adaptés. « Les machines et les téléphones ne sont pas configurés pour faciliter l’utilisation par les malvoyants », précise-t-elle.
Des opportunités qui passent inaperçues
L’absence d’accessibilité numérique ne se limite pas à une difficulté technique. Elle peut aussi fermer la porte à des opportunités importantes. Aujourd’hui, une grande partie des informations circule d’abord sur Internet : appels à projets, bourses d’études, formations, offres d’emploi. Selon l’Union internationale des télécommunications (UIT) , près de 67 % de la population mondiale utilise désormais Internet. Mais pour les personnes aveugles, cet accès reste souvent limité lorsque les plateformes ne sont pas conçues pour être accessibles: « Il y a beaucoup d’opportunités que nous ne pouvons pas connaître », explique Katihabwa. « Et parfois, même les recherches scolaires deviennent un véritable parcours d’obstacles», ajoute-t-il.
Un défi qui dépasse les frontières
Ce problème dépasse largement les frontières du Burundi. Cette question a également été soulevée lors de Internet Governance Forum 2025, organisé à Lillestrøm, en Norvège, du 23 au 27 juin 2025. Ainsi, la militante ghanéenne Sarah Kekeli Akunor, engagée pour les droits des personnes handicapées, a attiré l’attention sur ces obstacles. Selon elle, de nombreuses plateformes numériques restent incompatibles avec les lecteurs d’écran utilisés par les personnes aveugles.

Autrement dit, lorsque les sites web ne sont pas conçus avec l’accessibilité en tête, ils deviennent presque impossibles à utiliser pour certains internautes. Pourtant, des solutions existent. Les directives internationales d’accessibilité des contenus web, connues sous le nom de WCAG, permettent justement aux développeurs de rendre les sites plus accessibles. Mais, dans la pratique, elles sont encore trop rarement appliquées. Le problème vient aussi de la conception des plateformes numériques. En effet, une étude menée par Web Accessibility In Mind (WebAIM) révèle que plus de 96 % des pages d’accueil des sites web présentent encore des erreurs d’accessibilité pour les personnes aveugles.
« Rien sur nous sans nous »
Pour Kekeli, la solution commence par une chose simple : écouter les personnes concernées:« On ne peut pas concevoir des solutions pour nous si l’on ne connaît pas nos besoins », insiste-t-elle. Son message tient en quelques mots : « Rien sur nous sans nous ». Selon elle, les personnes handicapées doivent être associées aux décisions, à la conception des plateformes numériques et aux politiques publiques.
Une demande simple
Au Burundi, Nimbona formule une demande qui paraît simple. Il souhaite simplement que l’université reconnaisse les besoins des étudiants non-voyants: « L’accès à Internet est un droit pour tout le monde », affirme-t-il.
Pour lui, quelques mesures pourraient déjà faire la différence : installer des ordinateurs adaptés dans les bibliothèques, équiper les salles informatiques de logiciels d’accessibilité et, surtout, former les enseignants à l’inclusion numérique. Des mesures simples, mais capables de transformer le quotidien de nombreux étudiants.
Naviguer dans un monde qu’on ne voit pas
Chaque jour, Nimbona et sa sœur continuent de naviguer dans un monde qu’ils ne voient plus. Mais leur combat ne consiste pas seulement à étudier. Il vise aussi à rappeler une évidence : un Internet réellement universel doit être accessible à tous, y compris à ceux qui ne peuvent pas le voir. Pour les personnes aveugles, le défi ne se limite pas à vivre dans un monde qu’elles ne voient plus. Il consiste également à accéder au monde numérique qui façonne désormais nos vies.